La cuisine

Faire une fourchette : «L’homme n’est jamais à court d’idées lorsqu’il s’agit de châtier son prochain», écrit Daniel Herrero dans son Dictionnaire amoureux du rugby :
«Sur un terrain de rugby, les poings sont des massues, les genoux des gourdins, les bras des nunchakus. Et puis il y a les armes de poche, discrètes et vicieuses comme des échardes, que les sournois utilisent dans l’obscurité des mauls. De toutes, c’est la fourchette qui empoche la palme du geste le plus vil. Le principe? Enfoncer ses doigts dans les yeux de l’adversaire d’un coup sec et précis comme pour enfourcher une pièce de viande trop cuite. Les auteurs de fourchette ne s’en vantent jamais et les victimes voient généralement trouble avant de voir rouge.»
Si on ne la voit pas toujours, la fourchette est l’offense au jeu la plus sévèrement punie. En 2010, les Français Julien Dupuy et David Attoub ont ainsi écopé de respectivement six mois et un an de suspension pour ce mauvais geste. Option B: si vous êtes Britannique, vous vous en sortirez avec un rappel à l’ordre.

Faire une cuillère : Cet instrument-là est beaucoup plus utile. Il s’agit, pour un adversaire dépassé par la vitesse d’un joueur, de le faire trébucher en accrochant d’une main et généralement en pleine extension, un genou, un pied, une cheville, un lacet, bref, tout ce qui traîne. C’est l’arme défensive de la dernière chance.

Lancer comme un pizzaïolo : Quand le sauteur s’élance en touche, il espère bien voir le ballon lui arriver entre les mains. Malheureusement, il le suit souvent du regard s’envolant bien loin. Le lanceur est alors comparé au pizzaïolo italien pour son style peu académique et son mouvement de bras pas très précis. En équipe de France, on appelle cela une Guilhem Guirado.
Faire une cocotte: Quand la balle est bien au chaud au milieu d’un regroupement, protégée par les joueurs d’une même équipe, solidaires, et progressant groupés. On parle d’une «cocotte», d’une «tortue» ou d’un «boudalou» en patois du Massif central pour nommer de manière plus chantante un ballon porté.

Avoir des oreilles en chou-fleur : Un match de rugby qui ne laisse pas de traces est en général un match raté. Parmi les stigmates du combat, les oreilles en chou-fleur font office de Légion d’honneur. A force de frottements, le cartilage des oreilles gonfle et se déforme, donnant aux appendices auditifs l’allure du végétal.

 

Les (anti)gestes techniques

Placage cathédrale : Lorsque le défenseur-plaqueur soulève les appuis de son adversaire puis le renverse jusqu’à lui faire passer les pieds par dessus tête, on dit qu’il le «monte en cathédrale». Placage dangereux, car les joueurs retombent sur le dos ou les cervicales, il est désormais réprimé d’un carton rouge si les jambes sont soulevées au dessus du niveau du bassin.

Faire une cravate : C’est l’autre type de placage dangereux. La cravate est un placage haut, au niveau de la gorge, qui peut être puni d’un carton rouge selon les cas. Synonyme: la manchette. Pour rappel, on peut plaquer tout ce qui est en dessous des épaules, à condition de faire le geste de serrer l’adversaire, pas de lui mettre juste un coup d’épaule.

Raffuter : C’était l’arme spéciale de Jonah Lomu. Le big man tendait son long bras vers l’adversaire et l’empêchait ainsi de le plaquer. Le raffut vise la poitrine, l’épaule, le front, et sert à se débarrasser du défenseur pour continuer sa course ou faire une passe avec la main libre.

Balancer une brique, un parpaing : La passe doit être une offrande. Malheureusement, elle ne l’est pas toujours. Lorsque la balle est transmise avec autant d’application que le maçon transmet le parpaing ou la brique, les fondations de l’attaque ne sont pas très solides.

Enquiller : Expression typique du sud, «enquiller» veut dire «entrer» au sens général. Quand le buteur enquille tout, ça veut dire que tous ses coups de pied passent entre les perches. Il vise en général le «poteau du milieu», sorte de cible invisible et de repère psychologique. NB: on peut aussi s’enquiller des pastis, c’est même recommandé par jour de pétanque.

Taper une chandelle : Quand la défense est bien en place et que vous êtes coincés dans votre camp, vous tentez de débloquer le jeu en tapant une chandelle. C’est-à-dire donner un grand coup de pompe dans le cul du ballon pour qu’il parte très haut et permette à vos partenaires de courir suffisamment vite pour arriver au point de chute et récupérer la balle ou à défaut dézinguer le réceptionneur adverse. Le joueur qui «monte la chandelle» essaie d’éclairer le jeu, mais peut très bien dévisser et voir le vent repousser le ballon dans son camp. Ce foirage est une spécialité française.

Un coup de pied de mammouth : Caractéristique d’un joueur capable, d’un grand coup de tatane salvateur, de renvoyer le jeu dans les 22 mètres adverses, ou de passer une pénalité de 60 mètres. Attention, le coup de pied de mammouth pour le principe (synonyme: Damien Traille, Lionel Beauxis) est inutile s’il atterrit directement dans les bras d’un adversaire.

La chistera : Faire une passe chistera consiste à faire passer le ballon dans son dos pour le faire partir du côté opposé du bras qui fait la passe, grâce à un geste d’avant vers l’arrière. En gros, une passe de la main droite qui part à gauche derrière le dos. La forme courbée que prend alors le bras et le mouvement de balancier rappelle la chistera utilisée en pelote basque. Techniquement difficile, plus souvent esthétique qu’utile.

Se faire la valise : Le demi de mêlée ramasse le ballon et part au ras du regroupement au nez et à la barbe de tous les gros scotchés sur le terrain. Il s’est fait la valise, on ne le reverra plus.
Prendre un courant d’air: En plein hiver, les arrières ont souvent de quoi attraper un coup de froid sur le terrain, faute d’être mis à contribution. Mais ils peuvent aussi bien rentrer à la maison avec un torticolis ou un rhume, après avoir pris un courant d’air, c’est-à-dire avoir été grillé à la course par un adversaire. Et ce, en toute saison. Le «cadrage-débordement», qui consiste à fixer un joueur par une feinte de corps avant de le déborder sur l’extérieur à la course, est un cas d’école de courant d’air.

Se coucher sous le train/le bus : Quand un joueur au physique beaucoup plus avantageux que le vôtre arrive lancé comme un obus avec l’idée fixe de vous rentrer dans la courge, vous avez deux choix. 1- vous échapper et subir l’ire de la foule et de vos partenaires 2- rassembler vos forces, vous baisser et fermer les yeux en attendant de voir. Finit soit par un KO soit par un grondement admiratif de la foule. Ou les deux.

Un coffre à ballon : Lorsque vous vous trouvez à côté d’un «coffre à ballon» et que le cuir lui arrive, vous savez que vous ne le toucherez jamais. Sa spécialité: le mettre sous le bras et emplâtrer le premier adversaire qui passe. Spécialité des avants et de certains centres au physique de «frigo américain» et mono-maniaques du marteau-piqueur.

Les joueurs et les déménageurs de piano : Selon la formule consacrée, une équipe de rugby est formée de déménageurs de piano, les avants qui s’assurent de l’emprise sur le match, et de ceux qui en jouent, les arrières qui exploitent les ballons fournis par les «gros».

 

Le beau jeu

Faire chanter la gonfle : Le ballon de rugby est une chose paradoxale qui aime à la fois être dorlotée au creux des paquets d’avants, et prendre l’air sur les extérieurs au gré d’une sarabande de passes. Quand le ballon est transmis de main en main dans l’esprit d’aller marquer un essai, on dit que la gonfle «chante». Elle est donc heureuse. L’équipe de France, bien connue par le passé pour la faire s’époumoner, est désormais vilaine maîtresse puisqu’elle ne la fait plus que siffloter.

Aller en terre promise, ou à dame : Défier l’adversaire pour marquer un essai peut s’avérer si difficile que cela vaut bien une métaphore biblique. Tel Moïse, celui qui aplatit mène son équipe en terre promise, dans un plaisir exquis. On dit aussi qu’il va à dame: dans le jeu éponyme, le but est d’amener un pion au bout de l’échiquier pour récupérer une dame, plus puissante.